Comment me serais-je doutée que ton corps était fait à la taille de mon corps même ?
ASTRA YTINAV
QUELLE PROFONDEUR A T'IL ATTEINT, À L'INTÉRIEUR DE LUI-MÊME ? DES BRASSES ? DES KILOMÈTRES ? DES ANNÉES-LUMIÈRE ? QUELLE PROFONDEUR ET QUELLE OBSCURITÉ ? ET LA RÉPONSE LUI VINT : TROP PROFOND POUR VOIR DEHORS. IL SE CACHE LÀ DANS LE FOND, DANS LES TÉNÉBRES ET C'EST TROP PROFOND POUR VOIR DEHORS. S.KING
Sultan of dust
Je pars tranquille sur la route du rêve, et j’oublie
le reste. J’oublie Hiroshima, j’oublie Auschwitz, j’oublie Budapest, j’oublie
le Vietnam, j’oublie le SMIC, j’oublie la crise du logement, j’oublie la famine
aux Indes. J’ai tout oublié. Sauf que puisqu’on me ramène à zéro, c’est de là
qu’il faudra repartir.
Je suis la
terre, territoire de moi les hommes ont fait. Terre promise mais jamais
due. Je suis pays, je suis ville-monde.
Je suis électrique, meurtrie et électriquement meurtrie. Je l'ai voulu. J'ai
payé. La colère gronde, j'ai trop aimé. J'ai trop aimé l'humain, il a trop aimé
me détester à s'en écœurer. Décorée, je suis poussière. J'ai abandonné. Je ne
sais plus pourquoi, peut-être ne l‘ais-je jamais su, mais mes enfants ont craché
sur les sacrements. L’ordre des choses a tourné. Le saint Graal est devenu la
pitié, aussi rare qu’un homme sans pouvoir. Pour l'acquérir, ils ont tué, puni,
banni, ligoté, étranglé leur alter, à n’en garder plus que l'ego. Dictature,
ils ont dicté la culture. Ils ont soufflé dans le vent, aimé dans le vide. Ils
ont appelé cela régner. Il n’y avait plus d'état normal, mais il y avait
l'Etat-dirigeable, et lui savait où les diriger. Dans le mur. Ils ont fermé les
yeux et ils l'ont cogné, ce mur, il est tombé. Alors, et l'Etat-dirigeable
voyait juste, il fallait enrôler. Là où les pierres tombaient, il fallait
mettre du béton armé. J’ai vu mes enfants s'éloigner. Mes propres tripes s’étrangler.
Une poignée
d’Etres encore insoumis, c’est tout ce qu’il me restait pour sauver l’humanité.
Je les ai élevé, donné la force, forcé à s’élever. Acte sadique, comportement
masochiste, grande phrase et petite rythmique ; les résistants-résidus n’ont
cessé de fouler ma surface. En mesure débridée, ils ont crié, déchanté, prié,
chanté mais jamais ne se sont pliés. Ils sont devenu loups, majestueux mais
dans l'ombre, rejetés mais dangereux. Je les ai aimé jusqu'à ne considérer plus
qu'eux. Mais du loup ou de l'agneau corrompu, ils n’ont jamais su qui de ces
deux, faisait partie la silhouette assoupie dans leur lit.
Trois petits mondes, acte I, scène 2
On ne distingue à
nouveau plus rien de cette chambre d’enfant. Seulement quelques étoiles. Une
autre pièce qui lui est contiguë s’illumine. La voix reprend.
ROMAN - Nous y voilà. Voilà.
Dans quelques minutes, ce sera terminé. Jihad et moi, séparés. Voilà. Un monde
explosé. Une limite dépassée. Voilà, bientôt, ce sera fini. On oubliera. Non,
nous n’oublierons pas, mais tout de même, nous y voilà. Pour l’instant, nous
sommes encore là. Dans cette pièce aux murs de verre, je suis assis sur une
chaise, une cigarette entre les doigts. Devant moi, une table, et sur la table,
un cendrier et un peu plus loin, un verre d’eau. La lumière que crache le néon
dans le coin de la pièce donne à l’eau des airs d’arsenic. C’est ce que pense
Jihad, qui elle se tient debout, droite devant une armoire fermée, à quelque
pas de moi. Elle ne me fait pas face, voilà, déjà là on sent bien que tout ça
ne peut plus durer. Pourtant, à nos poignets droits, un ruban noir est lié et
nous fait se rejoindre à travers même tous les obstacles qui nous séparent,
c’est-à-dire : l’espace, l’air, la table, la chaise, le verre d’eau, le
cendrier, l’armoire, la lumière, la distance, le temps, l’orgueil et la vanité.
Oui mais voilà, tout ça, ça fait beaucoup. Maintenant, il en faut peu pour que
tout ça, ça soit trop. Voilà, c’est moi Roman le fou, le jeté et c’est Jihad ma
douce, ma sauvage, ma paumée. Mais maintenant, silenzio, elle va parler.
Jihad se retourne
brusquement. Avec froideur.
JIHAD – Autant de bateaux en
papiers que de jours oubliés. C’est ce que j’ai fait pour toi. Un jour, un
bateau. Un bateau, un jour. Un souvenir, et du papier plié, que j’ai laissé
naviguer un peu partout. Dis, tu m’entends ? (un temps, pas de réponse) Je te laisse partir, parce que j’ai
plié tout ce papier comme tu as plié mon être, qui, soit disant, t’importait.
Maintenant, moi, ce que je vois, c’est que le tien t’importe d’avantage, alors
je vais me remettre au néant du monde. Y replonger tout mon corps, mes idées,
mon avenir comme mon passé et laisser tout cela se mêler. Je guéris, j’oublie,
Roman. Tu m’écoutes ?
ROMAN, distrait – Qu’est-ce que tu as dit ? Non.
JIHAD – Pourquoi ?
ROMAN, toujours sans la regarder
– Je n’entends pas, c’est comme ça, pas plus que je ne t’écoute. Ça me fatigue
de t’écouter. Tu parles de papier ? Moi, je ne pense qu’à l’air. Là, tout
cet espace !
Il agite ces mains dans le vide qui les sépare
et reprend en articulant.
ROMAN – Et ça, là, tu
vois, tous tes bateaux minables ne le
rempliront pas.
Dans
la pièce d’à côté, la lumière d’une des étoiles s’affaiblie, vacille. Au-dessus
d’un petit génie endormi, un monde penche mais lutte encore.
ROMAN – Tandis que tu fais la vaisselle, que tu nettoies chacun des verres qui ont bu notre amour, tu chantonnes « ain’t no sunshine » et ta voix se brise. Moi, de cette voix, je ne sais plus bien quoi en faire.
Mon corps est fatigué car malmené, ma tête lourde car oubliée. Dans le
cendrier, ma cigarette joue l’équilibriste. Une prouesse. Une véritable
prouesse. Jihad, la cigarette. Jihad, tu es l'unique prouesse de ma vie.
JIHAD - Tais-toi Roman, chaque nuit, chaque matin avec toi c'est la même chose : je ferme les yeux et
les ouvre sur le pire.
Trois petits mondes, acte I, scène 1
Dans une pièce très
sombre, de minuscules lucioles scintillent aléatoirement. Parfois elles
brillent, parfois non. Un interrupteur s’enclenche et une petite lampe de
chevet s’illumine à son tour. Maintenant, avec cette lumière, on peut remarquer
que ces lucioles sont des morceaux de plastique fluorescent en forme d’étoile.
Depuis le début, ces étoiles ont toujours brillé : ce n’est que Suzon qui,
faisant les cents pas dans la pièce, cache tour à tour leur éclat.
SUZON. Calme-toi ! S’il
te plait. Maintenant, ça suffit, calme toi !
En se retournant vers
lui, elle se prépare à le frapper mais le mouvement de sa main n’est finalement
qu’une caresse sur la joue de Primor. Primor, et ses cheveux bruns,
broussailleux et brumés. Primor et son petit nez qui n’en finit pas de rétrécir
à force de ne jamais mentir, Primor et ses lèvres qui commencent à se fermer à
force de dire la vérité. Lui, et ses grands yeux gris, le regard déjà perdu
pour qu’il soit encore temps d’espérer. Primor et ses six minuscules, tellement
minuscules années.
SUZON. Comment peux-tu, à six
ans, être déjà si intelligent ? (elle soupire) C’est dangereux, à ton âge,
de trop comprendre. Tu ne peux pas te permettre d’assurer devant tout le monde
que tu sais, toi, à six ans. Tu ne peux pas, non, vraiment. Tu es un enfant,
Primor, tu m’entends ? Un enfant !
Comment veux-tu qu’ils te prennent au sérieux ? C’est impossible, crois
moi, impossible. Tu ne me crois pas ? Bon, arrête maintenant, viens là.
Mais c’est elle qui vient à lui. Lui, il sanglote.
Elle le prend délicatement dans ses bras délicats, pose tendrement la tête du
petit sur sa propre peau, tendre aussi. Elle n’est plus qu’une jeune fille à
présent ; elle est surtout une douce et chaleureuse couverture qui
enveloppe le petit. A eux deux, ils cachent l’éclat de trois étoiles. Ce n’est
pas grave. En cet instant, on voit bien que, dans le cœur d’un gamin de six ans
et dans celui d’une couverture de dix-sept, il y a tout de même assez de belles
choses pour retrouver trois petits mondes après les avoir caché dans la
pénombre.
SUZON, chuchotant. Arrête maintenant, s’il te plait. Je ne voulais
pas te gronder. Parfois tu me parais si conscient, tu sais, c’est effrayant. Tu
comprends tout, et moi je ne sais rien. Tu vois, c’est effrayant. S'il te plait,
calme-toi petit génie. J’ai mal, à te voir dans cet état.
PRIMOR, entre deux reniflements. C’est un beau mot
« conscience ». Moi, je sais que je suis conscient, parce que je
suis, non, je me sens, parmi le monde. Mais toi Suzon ? Toi, tu es juste
gentille, alors tu es avec moi, mais parmi rien. C’est pour ça que je
pleure : parce que tu es si belle et si triste. Et ça, Suzon, ça me rend
si malheureux.
Suzon, déconcertée, tente de se relever. Mais la
main du petit, accrochée à son col, la retient.
PRIMOR, avec rapidité. Non ! Ne pars pas.
Je vais avoir froid, reste avec moi. Dis Suzon, tu veux bien rester avec
moi ? Regarde les étoiles, je les ai collés tout seul, tu vois, tout seul !
C’est beau, non ? (Un temps,
inspectant le mur) Moi, je trouve ça vraiment très beau. Je n’ai pas
sommeil. Je ne vais pas bien dormir si tu me laisses là sans toi. Oh, allez, reste
avec moi, s’il te plait.
Elle défait le ruban qui retient ses cheveux, et
ces derniers s’écroulent en cascade sur son chemisier blanc. Elle parait
affectée, un peu perdue. Elle s’allonge à côté de lui et embrasse le front du
petit.
SUZON – C’est bon, je suis
là. Je reste là. Tais-toi maintenant, ou je me fâche à nouveau.
Elle est tellement fatiguée, qu’elle pleure un peu.
Son souffle chatouille les sens du petit génie. Tout le jour, il se donne l’air
d’un vieux savant. Mais le soir venu, il s’endort comme un enfant.
On entend une voix, au loin, distincte. Elle
remplit la pièce mais ni Suzon ni Primor ne semblent l’entendre.
ROMAN – Dans quelques
minutes, ou quelques heures, ils dormiront. Les trois étoiles qu’ils
dissimulent, elles brilleront sans interruption jusqu’au jour où, dans
le cœur d’un gamin de six ans et dans celui d’une couverture de dix-sept, il n’y
aura décidément plus assez de belles choses pour retrouver trois petits mondes
après les avoir caché dans la pénombre.
Suzon appuie sur
l’interrupteur, la lampe de chevet s’éteint. Il n’y a plus aucun bruit.
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