Trois petits mondes, acte I, scène 2

On ne distingue à nouveau plus rien de cette chambre d’enfant. Seulement quelques étoiles. Une autre pièce qui lui est contiguë s’illumine. La voix reprend.

ROMAN - Nous y voilà. Voilà. Dans quelques minutes, ce sera terminé. Jihad et moi, séparés. Voilà. Un monde explosé. Une limite dépassée. Voilà, bientôt, ce sera fini. On oubliera. Non, nous n’oublierons pas, mais tout de même, nous y voilà. Pour l’instant, nous sommes encore là. Dans cette pièce aux murs de verre, je suis assis sur une chaise, une cigarette entre les doigts. Devant moi, une table, et sur la table, un cendrier et un peu plus loin, un verre d’eau. La lumière que crache le néon dans le coin de la pièce donne à l’eau des airs d’arsenic. C’est ce que pense Jihad, qui elle se tient debout, droite devant une armoire fermée, à quelque pas de moi. Elle ne me fait pas face, voilà, déjà là on sent bien que tout ça ne peut plus durer. Pourtant, à nos poignets droits, un ruban noir est lié et nous fait se rejoindre à travers même tous les obstacles qui nous séparent, c’est-à-dire : l’espace, l’air, la table, la chaise, le verre d’eau, le cendrier, l’armoire, la lumière, la distance, le temps, l’orgueil et la vanité. Oui mais voilà, tout ça, ça fait beaucoup. Maintenant, il en faut peu pour que tout ça, ça soit trop. Voilà, c’est moi Roman le fou, le jeté et c’est Jihad ma douce, ma sauvage, ma paumée. Mais maintenant, silenzio, elle va parler.

Jihad se retourne brusquement. Avec froideur.

JIHAD – Autant de bateaux en papiers que de jours oubliés. C’est ce que j’ai fait pour toi. Un jour, un bateau. Un bateau, un jour. Un souvenir, et du papier plié, que j’ai laissé naviguer un peu partout. Dis, tu m’entends ? (un temps, pas de réponse) Je te laisse partir, parce que j’ai plié tout ce papier comme tu as plié mon être, qui, soit disant, t’importait. Maintenant, moi, ce que je vois, c’est que le tien t’importe d’avantage, alors je vais me remettre au néant du monde. Y replonger tout mon corps, mes idées, mon avenir comme mon passé et laisser tout cela se mêler. Je guéris, j’oublie, Roman. Tu m’écoutes ?

ROMAN, distrait – Qu’est-ce que tu as dit ? Non.

JIHAD – Pourquoi ?

ROMAN, toujours sans la regarder – Je n’entends pas, c’est comme ça, pas plus que je ne t’écoute. Ça me fatigue de t’écouter. Tu parles de papier ? Moi, je ne pense qu’à l’air. Là, tout cet espace !

Il agite ces mains dans le vide qui les sépare et reprend en articulant.

ROMAN – Et ça, là, tu vois,  tous tes bateaux minables ne le rempliront pas.

                Dans la pièce d’à côté, la lumière d’une des étoiles s’affaiblie, vacille. Au-dessus d’un petit génie endormi, un monde penche mais lutte encore.

ROMAN – Tandis que tu fais la vaisselle, que tu nettoies chacun des verres qui ont bu notre amour, tu chantonnes « ain’t no sunshine » et ta voix se brise. Moi, de cette voix, je ne sais plus bien quoi en faire. Mon corps est fatigué car malmené, ma tête lourde car oubliée. Dans le cendrier, ma cigarette joue l’équilibriste. Une prouesse. Une véritable prouesse. Jihad, la cigarette. Jihad, tu es l'unique prouesse de ma vie.

JIHAD - Tais-toi Roman, chaque nuit, chaque matin avec toi c'est la même chose : je ferme les yeux et les ouvre sur le pire.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

les élucidés