Trois petits mondes, acte I, scène 1


Dans une pièce très sombre, de minuscules lucioles scintillent aléatoirement. Parfois elles brillent, parfois non. Un interrupteur s’enclenche et une petite lampe de chevet s’illumine à son tour. Maintenant, avec cette lumière, on peut remarquer que ces lucioles sont des morceaux de plastique fluorescent en forme d’étoile. Depuis le début, ces étoiles ont toujours brillé : ce n’est que Suzon qui, faisant les cents pas dans la pièce, cache tour à tour leur éclat.

SUZON. Calme-toi ! S’il te plait. Maintenant, ça suffit, calme toi !

En se retournant vers lui, elle se prépare à le frapper mais le mouvement de sa main n’est finalement qu’une caresse sur la joue de Primor. Primor, et ses cheveux bruns, broussailleux et brumés. Primor et son petit nez qui n’en finit pas de rétrécir à force de ne jamais mentir, Primor et ses lèvres qui commencent à se fermer à force de dire la vérité. Lui, et ses grands yeux gris, le regard déjà perdu pour qu’il soit encore temps d’espérer. Primor et ses six minuscules, tellement minuscules années.

SUZON. Comment peux-tu, à six ans, être déjà si intelligent ? (elle soupire) C’est dangereux, à ton âge, de trop comprendre. Tu ne peux pas te permettre d’assurer devant tout le monde que tu sais, toi, à six ans. Tu ne peux pas, non, vraiment. Tu es un enfant, Primor, tu m’entends ? Un enfant ! Comment veux-tu qu’ils te prennent au sérieux ? C’est impossible, crois moi, impossible. Tu ne me crois pas ? Bon, arrête maintenant, viens là.

Mais c’est elle qui vient à lui. Lui, il sanglote. Elle le prend délicatement dans ses bras délicats, pose tendrement la tête du petit sur sa propre peau, tendre aussi. Elle n’est plus qu’une jeune fille à présent ; elle est surtout une douce et chaleureuse couverture qui enveloppe le petit. A eux deux, ils cachent l’éclat de trois étoiles. Ce n’est pas grave. En cet instant, on voit bien que, dans le cœur d’un gamin de six ans et dans celui d’une couverture de dix-sept, il y a tout de même assez de belles choses pour retrouver trois petits mondes après les avoir caché dans la pénombre.

SUZON, chuchotant. Arrête maintenant, s’il te plait. Je ne voulais pas te gronder. Parfois tu me parais si conscient, tu sais, c’est effrayant. Tu comprends tout, et moi je ne sais rien. Tu vois, c’est effrayant. S'il te plait, calme-toi petit génie. J’ai mal, à te voir dans cet état.

PRIMOR, entre deux reniflements. C’est un beau mot « conscience ». Moi, je sais que je suis conscient, parce que je suis, non, je me sens, parmi le monde. Mais toi Suzon ? Toi, tu es juste gentille, alors tu es avec moi, mais parmi rien. C’est pour ça que je pleure : parce que tu es si belle et si triste. Et ça, Suzon, ça me rend si malheureux.

Suzon, déconcertée, tente de se relever. Mais la main du petit, accrochée à son col, la retient.  

PRIMOR, avec rapidité. Non ! Ne pars pas. Je vais avoir froid, reste avec moi. Dis Suzon, tu veux bien rester avec moi ? Regarde les étoiles, je les ai collés tout seul, tu vois, tout seul ! C’est beau, non ? (Un temps, inspectant le mur) Moi, je trouve ça vraiment très beau. Je n’ai pas sommeil. Je ne vais pas bien dormir si tu me laisses là sans toi. Oh, allez, reste avec moi, s’il te plait.

Elle défait le ruban qui retient ses cheveux, et ces derniers s’écroulent en cascade sur son chemisier blanc. Elle parait affectée, un peu perdue. Elle s’allonge à côté de lui et embrasse le front du petit.

SUZON – C’est bon, je suis là. Je reste là. Tais-toi maintenant, ou je me fâche à nouveau.

Elle est tellement fatiguée, qu’elle pleure un peu. Son souffle chatouille les sens du petit génie. Tout le jour, il se donne l’air d’un vieux savant. Mais le soir venu, il s’endort comme un enfant.
On entend une voix, au loin, distincte. Elle remplit la pièce mais ni Suzon ni Primor ne semblent l’entendre.



ROMAN – Dans quelques minutes, ou quelques heures, ils dormiront. Les trois étoiles qu’ils dissimulent, elles brilleront sans interruption jusqu’au jour où, dans le cœur d’un gamin de six ans et dans celui d’une couverture de dix-sept, il n’y aura décidément plus assez de belles choses pour retrouver trois petits mondes après les avoir caché dans la pénombre.

Suzon appuie sur l’interrupteur, la lampe de chevet s’éteint. Il n’y a plus aucun bruit.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

les élucidés